Les montreurs d’ours
Réponse à l'édito : remise des képis blancs
Par Antoine Marquet LC (TE-er)
Je viens de lire avec une certaine émotion — dois-je le dire — l’éditorial de mon camarade et ami Louis Perez y Cid, capitaine (er) à titre étranger, consacré à la remise des képis blancs aux jeunes engagés qui, à partir de cet instant, sont des légionnaires en devenir.
Au milieu des années soixante, dans cette même caserne Montlaur, j’ai moi aussi reçu mon premier képi blanc. La cérémonie se déroula dans une salle du bâtiment dit « la Génoise », ainsi nommé parce que construit par les Génois au XVIIIe siècle. C’était la pièce où nous recevions quelques cours de langue française. Sur nos tabourets nous attendaient nos prestigieuses coiffes. Au centre, une table de réfectoire en fer, recouverte d’un drap blanc et simplement garnie de quelques bouteilles de bière disposées sans apprêt.
Notre chef de section, l’adjudant Reinhold Hornung, récemment disparu, nous expliqua sobrement que nous bénéficierions désormais d’une permission de sortie le dimanche après-midi. Il rappela ensuite la valeur du képi blanc, le symbole qu’il incarne et l’exigence d’excellence qui y est attachée. Puis nous avons bu une bière avant de nous rassembler dans la cour, coiffés de blanc, pour chanter notre « Adieu vieille Europe ».
En 1984, le général Jean-Claude Coullon obtient, à la suite de la dissolution de la 31e Brigade qu’il avait commandée à Beyrouth, la création du Commandement de la Légion étrangère. Peu après, il élabore le code d’honneur du légionnaire en collaboration avec les chefs de corps des régiments, avec l’ambition d’établir une règle de conduite commune. Il nous confia, à Christian Morisot et moi-même au cours d’une interview qu’il avait cherché :
« L'établissement d'une règle de conduite "légionnaire" commune que je baptise "code d'honneur du légionnaire". L'adoption de ce code m'était apparue nécessaire pour lutter contre la dégradation lente mais continue du sens moral de nos jeunes engagés dont une partie était constituée, il faut bien le dire, du sous-produit d'une civilisation urbaine manquant de plus en plus de repères moraux. J'ai l'adhésion immédiate de tous mes colonels pour cette entreprise, à l'élaboration de laquelle ils vont largement contribuer. Chaque régiment m’adresse ses propositions. Je confie la mise au point finale au 4e étranger.
En adressant le produit « fini » à toutes les unités, j'écris dans ma directive : « Je tiens à vous préciser le cadre général dans lequel vous le ferez enseigner et qui exclut toute proclamation à caractère solennel où ostentatoire. Il ne faut, en effet, jamais confondre éthique et folklore. Jusqu’en 1998, la Légion demeurera la seule unité de notre armée disposant d'un code d'honneur et d'une formation morale inscrite au programme de son régiment d'instruction ».
Or, comme le souligne avec maestria Louis Perez y Cid, la remise publique des képis blancs, s’est transformée en une opération de communication folklorique. On choisit des décors prestigieux, on convoque le public, on soigne l’image, on scénarise l’instant. Ce qui relevait d’un acte intime et fondateur est désormais livré à la consommation du vulgaire. L’image l’emporte sur le sens ; le décor sur la substance. Le légionnaire y devient, à son corps défendant, une sorte d’acteur contraint, exhibé sans ménagement dans une mise en scène évoquant les « montreurs d’ours » des foires d’autrefois. On invoque la tradition pour justifier ce qui n’est en réalité qu’un renoncement et comble de l’ironie on piétine sans scrupule ce principe essentiel qu’est l’anonymat du légionnaire, en livrant ces jeunes hommes aux regards, aux objectifs, aux commentaires.
Cette dérive n’est pas esthétique, elle est morale.
Elle révèle une Institution qui doute suffisamment d’elle-même pour ressentir le besoin de se montrer et qui, ce faisant, oublie que la force de la Légion a toujours résidé dans ce qu’elle ne disait pas, dans ce qu’elle ne montrait pas, dans ce qu’elle exigeait en silence. Un mystère !
Transformer ces jeunes engagés en acteurs d’un spectacle, c’est les trahir dès l’origine. C’est substituer au sens de l’engagement une logique d’apparence. C’est, très exactement, confondre – au mépris de l’avertissement du général Coullon – l’éthique et le folklore.
Vieux légionnaire, je ne ressens ici ni nostalgie ni simple amertume, mais une indignation profonde, une honte de voir nos jeunes successeurs livrés en exhibition au regard des foules avant même d’avoir prouvé quoi que ce soit, avant même d’avoir été façonnés par l’épreuve, ces hommes sont déjà utilisés, exposés, instrumentalisés. Et cela, pour qui a connu ce qui fut – et ce que doit rester - la Légion, n’est pas seulement regrettable. C’est inacceptable.
Un légionnaire ne se montre pas. Il se forme, il se tait, il sert avec honneur et fidélité et le cas échéant il meurt pour la France.
Je viens de lire avec une certaine émotion — dois-je le dire — l’éditorial de mon camarade et ami Louis Perez y Cid, capitaine (er) à titre étranger, consacré à la remise des képis blancs aux jeunes engagés qui, à partir de cet instant, sont des légionnaires en devenir.
Au milieu des années soixante, dans cette même caserne Montlaur, j’ai moi aussi reçu mon premier képi blanc. La cérémonie se déroula dans une salle du bâtiment dit « la Génoise », ainsi nommé parce que construit par les Génois au XVIIIe siècle. C’était la pièce où nous recevions quelques cours de langue française. Sur nos tabourets nous attendaient nos prestigieuses coiffes. Au centre, une table de réfectoire en fer, recouverte d’un drap blanc et simplement garnie de quelques bouteilles de bière disposées sans apprêt.
Notre chef de section, l’adjudant Reinhold Hornung, récemment disparu, nous expliqua sobrement que nous bénéficierions désormais d’une permission de sortie le dimanche après-midi. Il rappela ensuite la valeur du képi blanc, le symbole qu’il incarne et l’exigence d’excellence qui y est attachée. Puis nous avons bu une bière avant de nous rassembler dans la cour, coiffés de blanc, pour chanter notre « Adieu vieille Europe ».
En 1984, le général Jean-Claude Coullon obtient, à la suite de la dissolution de la 31e Brigade qu’il avait commandée à Beyrouth, la création du Commandement de la Légion étrangère. Peu après, il élabore le code d’honneur du légionnaire en collaboration avec les chefs de corps des régiments, avec l’ambition d’établir une règle de conduite commune. Il nous confia, à Christian Morisot et moi-même au cours d’une interview qu’il avait cherché :
« L'établissement d'une règle de conduite "légionnaire" commune que je baptise "code d'honneur du légionnaire". L'adoption de ce code m'était apparue nécessaire pour lutter contre la dégradation lente mais continue du sens moral de nos jeunes engagés dont une partie était constituée, il faut bien le dire, du sous-produit d'une civilisation urbaine manquant de plus en plus de repères moraux. J'ai l'adhésion immédiate de tous mes colonels pour cette entreprise, à l'élaboration de laquelle ils vont largement contribuer. Chaque régiment m’adresse ses propositions. Je confie la mise au point finale au 4e étranger.
En adressant le produit « fini » à toutes les unités, j'écris dans ma directive : « Je tiens à vous préciser le cadre général dans lequel vous le ferez enseigner et qui exclut toute proclamation à caractère solennel où ostentatoire. Il ne faut, en effet, jamais confondre éthique et folklore. Jusqu’en 1998, la Légion demeurera la seule unité de notre armée disposant d'un code d'honneur et d'une formation morale inscrite au programme de son régiment d'instruction ».
Or, comme le souligne avec maestria Louis Perez y Cid, la remise publique des képis blancs, s’est transformée en une opération de communication folklorique. On choisit des décors prestigieux, on convoque le public, on soigne l’image, on scénarise l’instant. Ce qui relevait d’un acte intime et fondateur est désormais livré à la consommation du vulgaire. L’image l’emporte sur le sens ; le décor sur la substance. Le légionnaire y devient, à son corps défendant, une sorte d’acteur contraint, exhibé sans ménagement dans une mise en scène évoquant les « montreurs d’ours » des foires d’autrefois. On invoque la tradition pour justifier ce qui n’est en réalité qu’un renoncement et comble de l’ironie on piétine sans scrupule ce principe essentiel qu’est l’anonymat du légionnaire, en livrant ces jeunes hommes aux regards, aux objectifs, aux commentaires.
Cette dérive n’est pas esthétique, elle est morale.
Elle révèle une Institution qui doute suffisamment d’elle-même pour ressentir le besoin de se montrer et qui, ce faisant, oublie que la force de la Légion a toujours résidé dans ce qu’elle ne disait pas, dans ce qu’elle ne montrait pas, dans ce qu’elle exigeait en silence. Un mystère !
Transformer ces jeunes engagés en acteurs d’un spectacle, c’est les trahir dès l’origine. C’est substituer au sens de l’engagement une logique d’apparence. C’est, très exactement, confondre – au mépris de l’avertissement du général Coullon – l’éthique et le folklore.
Vieux légionnaire, je ne ressens ici ni nostalgie ni simple amertume, mais une indignation profonde, une honte de voir nos jeunes successeurs livrés en exhibition au regard des foules avant même d’avoir prouvé quoi que ce soit, avant même d’avoir été façonnés par l’épreuve, ces hommes sont déjà utilisés, exposés, instrumentalisés. Et cela, pour qui a connu ce qui fut – et ce que doit rester - la Légion, n’est pas seulement regrettable. C’est inacceptable.
Un légionnaire ne se montre pas. Il se forme, il se tait, il sert avec honneur et fidélité et le cas échéant il meurt pour la France.
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