Edito 12
La remise des képis blancs
Par Louis Perez y Cid
Nous marchions au pas cadencé, en chantant notre chant de section, « Contre les Viets ».
La nuit était d’encre. La place d’armes n’était éclairée que par les flambeaux que tenaient les légionnaires. Au-dessus de nous, la citadelle se devinait à peine dans le halo tremblant des torches.
Un silence presque parfait régnait. Il n’y avait que notre chant, et le martèlement régulier de nos rangers.
Nous marchions droit, la tête haute, suivant la ligne des flammes qui balisait notre chemin. Tout avait été calculé, réglé à la seconde près, la distance, le rythme, la cadence.
Le chant devait s’achever exactement au moment où nous entrerions dans le carré formé par les sections d’ « anciens ».
Et cela se produisit.
Dans un ordre serré impeccable, cent fois répété, nous prîmes place.
- Gaaard’ vous ! Le claquement fut sec.
Les têtes nues se redressèrent. Les torses se bombèrent. Les ventres rentrèrent. Le képi blanc dans la main droite, la section resta immobile.
Nous allions recevoir le képi blanc.
Du carré des autorités, notre commandant de compagnie s’avança et vint se placer face à nous. Notre lieutenant lui présenta la section.
Le capitaine parla brièvement. Quelques phrases seulement. Mais elles avaient ce poids particulier des mots que l’on prononce devant des hommes qui ont choisi.
Puis il donna l’ordre.
Nous coiffâmes le képi blanc. Pas dans l’esprit de l’ordre serré. Pas comme un mouvement de parade. Simplement avec une immense fierté.
Aux yeux de tous nos pairs, nous venions d’entrer dans la famille légionnaire.
Au signal du lieutenant, je sortis des rangs. Je m’avançai. Je saluai.
J’avais été désigné pour prêter serment au nom de tous.
- « Nous jurons de servir avec honneur et fidélité ».
Fin du salut. Demi-tour droite. Je rejoignis les rangs.
Le capitaine remit alors au lieutenant le fanion de la section.
- Gaaard’ vous ! Le capitaine salua. Puis il se retira.
- À droiiite… droite !
- Le ton ! L’homme de ton lança les premières mesures.
- En avaaant… marche ! Et la section repartit en chantant.
C’était en 1969, à la citadelle Montlaur de Bonifacio, en Corse.
J’étais un jeune engagé volontaire. Moins d’un mois de classes. La marche du képi blanc venait de s’achever. Je venais de recevoir le mien.
Je l’ai vécu comme un rite ancien. Comme une intronisation, presque comme un adoubement de chevalier.
Pourtant, cette tradition était toute récente. Elle datait de 1968.
Avant cela, il n’y avait rien. Le légionnaire recevait simplement son képi blanc dans son paquetage et le coiffait sur ordre, après quelques semaines de formation.
Les traditions ne sont pas immobiles. Certaines naissent un jour, presque par hasard, puis s’enracinent. Elles deviennent peu à peu la mémoire d’un corps.
Cette semaine, cinquante-cinq ans plus tard, j’assiste à une nouvelle cérémonie de remise de képis blancs.
On y a ajouté le code d’honneur du légionnaire, récité par la section.
Ce code fut créé au début des années 1980 par le général Coulon, alors COMLE.
L’ajout en lui-même ne me choque pas. Ce qui me trouble, c’est la manière.
On ne le dit plus.
On le hurle.
Comme dans certains films hollywoodiens où des recrues américaines vocifèrent leurs serments sous les cris d’un instructeur.
La Légion n’avait pas besoin de cela.
Les traditions peuvent évoluer. Elles doivent même évoluer pour rester vivantes.
Mais elles ne doivent jamais perdre leur sens.
À l’origine, la remise du képi blanc se faisait entre nous. À l’intérieur du quartier.
La famille légionnaire accueillait les nouveaux venus et les recevait dans son cercle.
Un baptême.
Puis la cérémonie s’est ouverte vers l’extérieur. Pourquoi pas, à condition que le lieu porte la mémoire. À l’IILE de Puyloubier, au quartier Viénot à Aubagne, près du monument aux morts…
Là, le symbole demeure.
Mais j’ai aussi assisté à des remises de képis blancs sur la place d’un village, au milieu d’une prise d’armes destinée au public.
Et là, j’ai eu mal à la Légion. Très mal.
Car la Légion a toujours protégé une chose rare, l’anonymat du légionnaire.
Or, ce jour-là, j’ai vu de jeunes engagés donnés en spectacle à une foule bruyante.
Des passants qui regardaient cela comme on regarde une animation municipale.
Un divertissement de fin de marché.
Je me suis alors imaginé à leur place. Moi, jeune légionnaire, à peine entré à la légion.
Exposé là, sous les regards distraits, photographié, commenté.
Pas accueilli.
Exhibé.
Et soudain j’ai compris. Ce n’était plus un rite, c’était un spectacle.
Et un rite transformé en spectacle devient toujours une humiliation.
Alors oui. Une honte.
Et honte aussi à ceux qui, souvent sans s’en rendre compte, ont accepté cela pour leurs jeunes légionnaires encore en formation.
Car moi, ce jour-là, je me suis senti humilié pour eux.
Je n’ai assisté qu’une seule fois à ce genre de spectacle.
Et depuis, chaque invitation à ces remises de képis blancs hollywoodiennes,
je la décline.
Sans regret.